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Le Nickel. Une passion calédonienne, un livre d'Anne Pitoiset

Mardi 24 Novembre 2015

Aujourd’hui, comme en 1997, le nickel est au cœur des débats sur l’avenir de la Nouvelle-Calédonie. À l’approche du référendum d’autodétermination prévu d’ici 2018, il s'invite à la table des négociations. Cette fois, c’est la maîtrise totale des ressources minières et métallurgiques par le pays, la « dernière décolonisation », qui est en jeu. Le destin commun du pays aussi.
Plus la Nouvelle-Calédonie s’éloigne de la France, plus elle s’immerge dans l’économie mondiale. Ses partenaires sont brésiliens, suisses, coréens et bientôt, peut-être chinois. Ses clients sont européens, australiens et japonais, ses fournisseurs viennent des quatre coins du monde. Tous pensent « international » et non pas « local ». Ce changement irréversible de paradigme n’est pas sans conséquences sur un archipel encore très centré sur lui-même.

L’auteure de cet ouvrage est allée à la rencontre des décideurs politiques et industriels de Nouvelle-Calédonie, des habitants des communes minières des côtes est et ouest, des analystes internationaux de Londres et Singapour, des hauts fonctionnaires parisiens et des Inuits du Québec. De ces entretiens, passionnants en tous points, est né un livre qui aborde la principale richesse naturelle du pays sous un angle différent : historique, humain, sociologique et géostratégique. Libre à chacun ensuite de se faire une opinion.



Le Nickel. Une passion calédonienne, un livre d'Anne Pitoiset




Avant-propos
Aujourd’hui, comme en 1997, le nickel est au cœur des débats sur l’avenir de la Nouvelle-Calédonie. Sans le protocole de Bercy, qui attribuait aux indépendantistes le gisement du Koniambo pour construire une usine en Province Nord, l’accord de Nouméa n’aurait jamais été signé. À l’approche du référendum d’autodétermination prévu d’ici 2018, le nickel s'invite une nouvelle fois à la table des négociations. Cette fois, c’est la maîtrise totale des ressources minières et métallurgiques par le pays, la « dernière décolonisation », qui est en jeu. Le destin commun du pays aussi.
Ces deux dernières décennies, le cours de l’histoire s’est accéléré. Les indépendantistes se sont imposés comme des stratèges incontournables dans la gestion de la principale matière première du pays, dont ils avaient jusqu’alors été tenus écartés. À la recherche de nouveaux gisements pour satisfaire la demande mondiale, des multinationales géantes se sont installées en Nouvelle-Calédonie, brisant le monopole séculaire de la SLN. À grands renforts de milliards de dollars, elles ont érigé des usines au nord et au sud de la Grande Terre, bouleversant les équilibres traditionnels, dynamisant les communautés. Les déstabilisant aussi. 
Plus la Nouvelle-Calédonie s’éloigne de la France, plus elle s’immerge dans l’économie mondiale. Ses partenaires sont brésiliens, suisses, coréens et bientôt, peut-être chinois. Ses clients sont européens, australiens et japonais, ses fournisseurs viennent des quatre coins du monde. Tous pensent « international » et non pas « local ». Ce changement irréversible de paradigme n’est pas sans conséquences sur un archipel encore très centré sur lui-même. 
En l’absence de schéma stratégique industriel pour l’ensemble du pays, chaque bloc politique raisonne en fonction de sa famille de pensée : capitalisme étatique pour les uns, libéralisme pour les autres. Tous affirment agir dans l’intérêt général.
À l’euphorie des années 2000 a succédé le doute propice aux périodes de crise. Vale va-t-il rester en Nouvelle-Calédonie ? Faut-il construire de nouvelles usines à l’extérieur ? Les mineurs indépendants sont-ils condamnés à disparaître ? Les multinationales vont-elles imposer leur loi ? La Nouvelle-Calédonie peut-elle échapper à la « malédiction des matières premières » ?
Dans ce dédale de questionnements qui concernent leur avenir, les Calédoniens ont bien du mal à se repérer et à faire la part des choses. Il m’a donc semblé nécessaire de contribuer au débat en apportant des éléments d’information puisés aux meilleures sources locales, nationales et internationales. 
Pendant près d’un an, entre novembre 2014 et septembre 2015, je suis allée à la rencontre des décideurs politiques et industriels de Nouvelle-Calédonie, des habitants des communes minières des côtes est et ouest, des analystes internationaux de Londres et Singapour, des hauts fonctionnaires parisiens et des Inuits du Québec. De ces entretiens, passionnants en tous points, est né ce livre dont chaque grande partie - Une histoire mouvementée, Galerie de portraits, Tour de côte et Au-delà du lagon – aborde le nickel sous un angle différent : historique, humain, sociologique et géostratégique. Libre à chacun ensuite de se faire une opinion.
« Nickel, une passion calédonienne » est le cinquième volet d’un cycle d’enquêtes approfondies initié en 2002 à l’Université de la Nouvelle-Calédonie par un DEA en anthropologie consacré aux mutations économiques liées au projet de l’usine du Nord, « L’actionnariat populaire en Province Nord, société de profit dans une société de partage ». Il s’est poursuivi avec la publication de « Mystère Dang », une biographie d’André Dang écrite avec Claudine Wéry, et la réalisation de deux documentaires « Sous le vent de l’usine » et « Nickel, le trésor des Kanak ». Au-delà de la simple observation d’une facette de la société calédonienne, cet essai se veut une fenêtre ouverte sur un monde au premier abord abrupt, mais d’une rare densité humaine.
Nouméa, 15 septembre 2015

​Complexe Calédonie


Les analystes sont unanimes : la Nouvelle-Calédonie a eu de la chance. Vu de Londres, Singapour ou Toronto, l’archipel du Pacifique Sud a bénéficié ces dernières années d’une conjoncture exceptionnelle qui a incité les plus importantes sociétés minières de la planète à y investir plus de 15 milliards de dollars US pour deux usines qui n’ont pas encore donné de résultats. « Mais cela ne se reproduira plus. Entre 2000 et 2015, le contexte économique a radicalement changé et le nickel n’est plus une priorité. » 
Jim Lennon, analyste de Macquarie Bank, reconnaît volontiers s’être trompé. « En 2002, lors de la première conférence internationale du nickel organisée à Nouméa, j’étais très enthousiaste et convaincu que la Nouvelle-Calédonie serait un grand producteur. Treize ans ont passé et elle ne l’est pas. » L’archipel, qui produisait 10% du nickel mondial à l’aube du troisième millénaire, en a livré moins de 5% en 2014. Or, quand toutes les usines tourneront à plein régime, il pourra dans le meilleur des cas en fournir environ 12% , tandis que l’Indonésie a déjà triplé sa part de marché, atteignant 33% de la production mondiale, sans qu’autant de capitaux y aient été engloutis. 
La déception est à la hauteur des espoirs placés dans les projets calédoniens et de l’optimisme excessif qui prévalait alors. Vingt ans en arrière, Inco était la plus grande société minière au monde, elle n’avait pratiquement aucun concurrent. Falconbridge, à court de réserves, a vu dans la proposition des indépendantistes une occasion unique d’ouvrir une brèche dans un territoire chasse gardée d’Eramet et de l’État français. Dopée par les perspectives de la croissance chinoise, les multinationales ont promis plus qu’elles ne pouvaient faire et surtout elles ont sous-estimé les difficultés. Non seulement elles ont dû apporter beaucoup d’argent, mais elles ont dû composer avec des populations locales soucieuses du respect de leurs droits, avec un environnement hotspot de la biodiversité mondiale et une réglementation moins accommodante que dans d’autres pays de la région. 
« Si nous avions su ce qui nous attendait, nous ne l’aurions peut-être pas fait », soupire un ancien dirigeant d’une firme canadienne. « Plus aucune société minière ne développera plus de projets de cette importance. Elles ont brûlé toutes leurs cartouches », assurent les analystes. « Goro et Koniambo sont indubitablement les pires investissements réalisés par Vale et Glencore ces dernières années. Une effroyable catastrophe financière ! » Ce qu’Ivan Glasenberg, le patron de Glencore, résume en une formule lapidaire : « Des milliards de dollars pour une tasse de thé de nickel. » Alors oui, la Nouvelle-Calédonie a eu de la chance.

Une complexité sous-estimée
Et doublement, si on en croit ceux qui à longueur d’année sondent le cœur des entreprises minières et tentent tant bien que mal d’anticiper les cours du nickel. Car investir en Nouvelle-Calédonie n’est pas une sinécure. Géographiquement isolées, difficiles à concevoir et à gérer, les usines du Nord et du Sud ont assurément constitué un lourd défi pour des investisseurs éblouis par la richesse des gisements, leurs perspectives de rendement et l’opportunité de s’installer dans un territoire sous-exploité sans contrainte fiscale. En privé, les dirigeants des multinationales n’en finissent pas déclamer la litanie des obstacles rencontrés : lourdeur et lenteur de la bureaucratie locale calquée sur celle de la France à leurs yeux peu adaptée à un contexte minier mouvant, faible productivité de la main d’œuvre « dix fois plus chère qu’ailleurs », coûts de production trop élevés, contestation des organisations écologistes, menaces récurrentes sur le Pacte de stabilité fiscale, manœuvres obstructives des populations autochtones, multiplicité des interlocuteurs institutionnels et coutumiers. Une usine, oui, mais construire un port, une centrale électrique et des infrastructures, former la main d’œuvre et les sous-traitants, cela dépasse les compétences de base d’une société métallurgique et minière. 
Tout n’est pas négatif pour les multinationales, loin de là. Elles ont pu inscrire à leurs bilans de nouvelles réserves minières, elles ont bénéficié d'un cadre réglementaire moderne porteur de garanties légales et de contrôle de sécurité, ainsi que du soutien sans faille d’un État puissant, la France. Et elles ont eu les mains libres pour expérimenter des technologies qui n’avaient jamais fait leurs preuves ailleurs auparavant. « Elles n’avaient personne en face d’elles pour s’y opposer », note un observateur. « Les ingénieurs ont fait ce qu’ils voulaient, alors que d’autres pays imposent la mise en œuvre de techniques éprouvées pour limiter les risques et se garantir un revenu rapide. » 
La SLN, insérée de longue date dans le tissu local, devrait théoriquement mieux s’en sortir. Or, les analystes ne sont guère plus enthousiastes. « La SLN a une longue histoire avec la Nouvelle-Calédonie, mais c’est une entreprise avec de forts enjeux politiques. Elle a de bons gisements, des réserves, un procédé qui fonctionne, mais son usine est obsolète et elle est dans une lutte terrible pour retrouver de la compétitivité au moment où le cours du métal s’effondre et où la croissance chinoise ralentit. » Eramet, sa société mère, présente à leurs yeux un handicap majeur : une capitalisation boursière trop modeste qui limite ses ambitions. Son principal actionnaire, la famille Duval, ne manifeste aucune intention d’augmenter son capital. L’État français, détenteur de 26% de ses actions et désargenté, aura bien du mal à venir à son secours en cas de besoin. « Et quand bien même le voudrait-il, il ne pourrait pas », assure un haut fonctionnaire. « Eramet est trop petit » clament ceux qui reconnaissent s’intéresser en priorité aux firmes qui génèrent des dividendes importants comme BHP, Vale ou Glencore. Coté seulement à la Bourse de Paris, pas à Londres ni même à Toronto, le titre Eramet compte peu pour les marchés. Et, comme seule la presse française parle de la Nouvelle-Calédonie, les Anglo-Saxons, qui ne la lisent guère, ne savent pas vraiment ce qui s’y passe à l’approche du référendum d’autodétermination.

 Et maintenant la crise
Avec tous ces nuages au-dessus de la tête, y a-t-il encore des raisons d’espérer ? Sylvain Brunet, analyste d'Exane BNP Paribas à Londres qui connaît bien la Nouvelle-Calédonie, relativise les difficultés locales face à la complexité des pays où se développent les autres projets. Il se veut rassurant. « Elle reste bien placée. Cela devrait marcher » dans un contexte de progression régulière de la demande, notamment celle du marché des batteries, des alliages de haute qualité, de l’aéronautique, de l’armement et des turbines à gaz. 
À Paris, l’absence de vision minière de l’État est patente. Difficile de trouver un chargé de mission spécialiste du sujet et les seuls hauts fonctionnaires qui se risquent à une analyse évoquent essentiellement la qualité du minerai et l’état de droit qui règne en Nouvelle-Calédonie, contrairement à d’autres pays de la région Asie-Pacifique plus instables. « La Nouvelle-Calédonie est un coin d’Europe au sein d’un monde océanien. C’est très différent des Philippines ou de l’Indonésie. Vu la qualité de son minerai, le niveau de formation de ses hommes et la constance de qualité de sa production, elle n’a pas vraiment de concurrent. » Oui, à condition que les évolutions du marché ne viennent pas chambouler les équilibres existants et que, comme le pense de nombreux analystes, le « pig iron » ne devienne pas le métal de référence. Car dans le cas d’une segmentation du marché en deux compartiments – un pour le nickel de très haute qualité doté d'une prime à l'achat, un autre pour le ferronickel et le « pig iron » de plus en plus indifférenciables – la situation de la Nouvelle-Calédonie serait plus délicate.
Une fois les quatre usines  en bon ordre de marche, les analyses prévoient pour les moyen et long termes deux types de développement local. Le premier consisterait à construire des unités de petite capacité fonctionnant avec des technologies éprouvées et alimentées par les minerais à basse teneur de la côte est. Le second serait le doublement de la production de l’usine du Nord grâce aux latérites du Koniambo – la décision de construire l’usine a été prise dans cette perspective à long terme – et de celle du Sud avec les latérites de Prony et du creek Pernod. 
Mais en ce mois de septembre 2015, l’heure n’est plus aux rêves de grandeur. À 10 000 dollars US la tonne de nickel, tous les mineurs et les métallurgistes perdent de l’argent, le doute s’installe sur la pérennité du maintien des multinationales, la capacité de résistance de la SLN, la survie des mineurs indépendants et de leurs sous-traitants. Voici venu le temps de la crise, une énième dans l’histoire du pays. Anne Pitoiset




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