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Harold Martin nous joue aussi Napoléon, en retraite à Ajaccio

Dimanche 10 Août 2014

Nos amis les corses reçoivent souvent la visite de nos politiques calédoniens pour les vacances. L'Île de Beauté et l'Île la plus proche du paradis ont en effet quelques points communs. L'occasion pour Corse matin de demander à Harold Martin comment ça se passe chez nous. Tel Napoléon en repos avant une nouvelle bataille, il explique son point de vue à nos amis les corses et c'est toujours instructif de se rendre compte de notre image vue de là bas.



Le scénario calédonien

 
Harold Martin vient d’achever son mandat de président de la Nouvelle-Calédonie, « collectivité sui generis française » et en route vers une possible indépendance. Entretien exclusif avec celui qui fut cosignataire de l’accord de Nouméa de 1998 portant sur un statut spécifique
Quelques semaines à peine après la fin de son mandat de Président du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, qu'Harold Martin est passé d'un archipel d'Océanie à une île de Méditerranée. Il a choisi de passer ses vacances, près d'Ajaccio sur la route des Sanguinaires, chez ses amis Dominique et Patrizia Dellepiani.
 
Issu d'une des plus anciennes familles d'origine européenne présente sur le territoire calédonien, cet hyperactif, tout juste sexagénaire, a présidé le gouvernement de l'archipel de 2007 à 2009 puis de 2011 à juin 2014. Présent lors des accords de paix dits de Matignon en 1988, Harold Martin est l'un des signataires des accords de Nouméa en 1998 octroyant un statut spécifique et le transfert de certaines compétences de la France vers la Nouvelle-Calédonie dans de nombreux domaines.
 
Après trente ans de carrière politique, celui qui fut le protégé de Jacques Lafleur - ancien député et leader anti-indépendantiste - jusqu'au début des années 2000, est devenu l'une des personnalités incontournables de cette entité peuplée d'environ 260 000 âmes.
 
Rencontre exclusive avec l'un des hommes forts de la Nouvelle-Calédonie, qui évoque la situation de son pays mais aussi les évolutions institutionnelles à l'horizon 2018, date à laquelle la population locale sera amenée à se prononcer sur un éventuel changement des institutions.
 
Un archipel au destin mouvementé, situé à l'autre bout de la planète, en plein cœur du Pacifique, mais qui n'est pas sans avoir quelques similitudes avec la Corse.
 
Les accords de Nouméa en 1998 ont conféré un statut spécifique et unique à la Nouvelle-Calédonie. Pourriez-vous en dire quelques mots ?
 
L'archipel est divisé en trois provinces et les citoyens votent pour élire des représentants provinciaux qui siègent, pour une grande partie d'entre eux, au Congrès. Ce dernier étant, en quelque sorte, le parlement, c'est-à-dire l'assemblée délibérante composée de 54 membres.
 
Ces représentants du peuple qui siègent au congrès ont la possibilité de voter des lois et ils élisent un gouvernement constitué de onze personnes. La particularité réside dans le fait que cette élection du gouvernement se fait par des scrutins de listes à la proportionnelle.
 
Ce mode de scrutin a été adopté essentiellement pour qu'il y ait une répartition équitable des élus, en adéquation avec le vote de la population. C'est ce qui permet, presque systématiquement, à des indépendantistes et des non-indépendantistes d'être présents au sein des instances dirigeantes de Nouvelle-Calédonie. Ce système instauré depuis 1998 peut paraître étonnant vu de l'extérieur, mais il s'est avéré efficace jusqu'ici.
 
Et surtout, il nous a obligés, d'une certaine manière, à travailler tous ensemble. Main dans la main. Actuellement, six non-indépendantistes et cinq indépendantistes siègent au gouvernement. Ce sont ces onze membres qui élisent un Président généralement pour cinq ans.
 
« En tant qu'îliens à l'autre bout de la planète, qui mieux que nous peut savoir les mesures qui sont bonnes ou mauvaises pour notre territoire ? »
 
Vous évoquez un pouvoir législatif qui a été conféré à la Nouvelle-Calédonie. Cela signifie-t-il que les lois spécifiques sont promulguées par le parlement sous l'égide d'un gouvernement autonome ?
 
Nous avons effectivement la chance d'avoir notre propre gouvernement. Ce qui veut dire qu'à l'instar de l'Assemblée Nationale ou du Sénat à Paris, nous sommes dotés d'un parlement qui peut voter des lois. C'est ce que l'on appelle « les lois du pays ».
 
C'est une innovation majeure prévue par l'accord de Nouméa. L'apparition d'une nouvelle catégorie d'actes dénommés ainsi a consacré un véritable pouvoir législatif autonome exercé, en Nouvelle-Calédonie, par le congrès. Pendant longtemps, le pouvoir de voter des lois était exclusivement de la compétence du parlement français. Depuis quelques années, nous sommes devenus le seul territoire rattaché à la France à bénéficier de cette prérogative. Alors bien sûr, il y a quelques garde-fous.
 
Toute loi doit être durablement préparée puis envoyée au Conseil d'État à Paris afin d'être décortiquée. Le Conseil D'État donne alors un avis qu'il convient de suivre. Mais dès lors que cette institution émet un avis favorable, nous pouvons voter le texte qui ne pourra plus être attaqué par un simple citoyen devant un tribunal administratif par exemple.
 
Ce pouvoir législatif qui nous a été conféré constitue une réelle avancée. Il ne faut pas oublier que nous sommes à 22 000 km de la France. Certes, il nous arrive souvent de nous inspirer des lois de la métropole, mais en tant qu'îliens à l'autre bout de la planète, qui mieux que nous peut savoir les mesures qui sont bonnes ou mauvaises pour notre territoire ? Je tiens tout de même à préciser que le code électoral et le code de procédure pénale, par exemple, demeurent les mêmes qu'en métropole.
 
De même, certains domaines de compétence comme ceux qui concernent la défense, la sécurité, la justice et la monnaie sont toujours du ressort de la France.
 
Quelques exemples de lois votées par votre parlement…
 
De nombreuses lois sur le plan de la fiscalité. Nous considérons qu'il faut une fiscalité douce pour ne pas nuire à l'économie car l'impôt tue l'impôt, tout simplement.
 
Ce pouvoir de légiférer a été un des leviers du développement économique de l'île à mon sens. Le fait d'être maître de nos affaires a considérablement facilité notre tâche pour le développement de l'archipel. Par exemple, chez nous, les 35 heures n'existent pas, car nous avons jugé que cette mesure était néfaste pour l'économie de l'île.
 
« Il ne faut pas oublier que nous sommes passés très près d'une guerre civile dans les années quatre-vingt »
 
Bien avant les accords de Nouméa, des accords de paix avaient été signés en 1988. Vingt-cinq ans après, quelle est la situation entre indépendantistes et non-indépendantistes ?
 
Cette paix s'est ancrée durablement depuis un quart de siècle. C'est le premier point positif majeur. Bien sûr, chacune des deux forces en présence développe ses arguments, soit en faveur de l'indépendance, soit, comme c'est le cas de mon camp politique, contre l'indépendance de l'île.
 
Mais tout se passe dans un climat serein, démocratique et apaisé. L'idéologie indépendantiste est toujours forte mais la règle du jeu est respectée. Il ne faut pas oublier que nous sommes passés très près d'une guerre civile dans les années quatre-vingt.
 
Aujourd'hui, nous sommes un peu polarisés autour des prochaines échéances et en particulier la sortie des fameux accords de Nouméa signés en 1998 qui prendront fin en 2018. À cette date, les Calédoniens devront exprimer un choix sur leur avenir. Je suis optimiste car finalement, les uns et les autres, nous sommes condamnés - et je pèse mes mots - à vivre ensemble.
 
Chez nous, le maître mot est celui du destin commun. Tous les partis politiques appellent à construire ce destin commun, quelles que soient les idées et les origines des habitants qui vivent sur l'île. Blancs, noirs, métis, toutes les communautés doivent former à terme un peuple uni et soudé. En ce qui me concerne, j'aime bien parler de futur partagé.
 
Justement, comment voyez-vous ce « futur partagé » en Nouvelle-Calédonie après 2018 et la fin des accords de Nouméa ?
 
Je suis dans le système depuis plus de trente ans et j'ai vu cette formidable évolution de l'archipel. En 1988, pendant les négociations, j'étais dans le camp de ceux qui voulaient rester rattachés à la France. Dix ans plus tard, j'ai été signataire des accords de Nouméa.
 
À l'époque, nous étions une dizaine de signataires répartis entre indépendantistes, non indépendantistes, et représentants de l'État. Ce que je retiens, c'est que pour qu'il y ait un développement économique, il faut tout d'abord de la stabilité politique et aussi que la fiscalité soit acceptable et attrayante, et non pas confiscatoire.
 
C'est un élément essentiel pour moi, surtout dans un petit pays comme le nôtre. Je pense que les trois partenaires qui avaient signé les accords de paix doivent œuvrer à trouver une solution, une nouvelle formule pour 2018, afin que chacun ait sa place pour préparer ce destin commun et faire en sorte que l'île poursuive son développement. Pour ce faire, plusieurs options seront proposées, en particulier concernant les institutions.
 
Ce sera aux Calédoniens de choisir par oui ou non aux propositions de l'État en concertation avec les forces en présence.
 
« Entre 2006 et 2009, les offres d'embauches en Nouvelle-Calédonie étaient quatre fois supérieures aux demandes »
 
Selon vous, qu'est ce qui a permis à la Nouvelle-Calédonie de repartir de l'avant. Est-ce la paix ou bien son statut spécifique qui a permis son développement économique ?
 
À mon avis, les deux sont imbriqués. C'est d'abord la paix et la stabilité et le fait de croire en l'avenir. D'un point de vue économique, la situation est extraordinairement différente de celle de la métropole. Entre 2006 et 2009, par exemple, la croissance a flirté avec les 7 % avec une situation de plein-emploi. Pendant cette période, les offres d'embauches étaient quatre fois supérieures aux demandes.
 
Des gens de métropole, de Polynésie française et même de Corse, débarquent en Nouvelle-Calédonie pour travailler car nous créons de l'emploi et les ressources humaines sur place sont insuffisantes. Il faut aussi savoir que notre archipel a, car c'est de sa compétence, autorisé les travailleurs étrangers à venir travailler compte tenu des besoins de l'industrie du Nickel.
 
L'île compte plus de 260 000 habitants dont douze mille travailleurs étrangers. Aujourd'hui, 40 % des réserves mondiales de Nickel se trouvent dans cet archipel. Trois usines fonctionnent, dont deux ont été construites récemment.
 
Nous sommes sur le point de devenir le deuxième producteur au monde de Nickel, c'est vous dire le potentiel de développement et de ressources dans ce domaine qui existe.
 
La France oublie parfois que c'est grâce à la Nouvelle-Calédonie qu'elle est encore un pays minier puisque seul l'archipel compte encore des réserves minières et de nickel très importantes.
 
Loyalistes et indépendantistes se sont retrouvés ensemble pour la première fois au congrès de décolonisation de l'ONU dit des « 24 ». C'est une avancée pour vous ?
 
Depuis 1987, la Nouvelle-Calédonie est sur la liste des 24 pays à décoloniser. Je considère que c'est une bonne chose car cela permet d'être sous le contrôle de la communauté internationale, donc des Nations Unis. Ainsi, pour acquérir son indépendance, il est nécessaire de valider des critères précis.
 
Par exemple, il ne faut pas que l'indépendance appauvrisse les gens, le niveau de vie doit rester le même. Il faut également que les aides sociales puissent continuer à être servies…
 
Mais surtout, l'un des critères essentiels, c'est que les populations concernées soient consultées à travers des élections. Or, les populations soumises au vote sont clairement définies en Nouvelle-Calédonie, puisque notre corps électoral est restreint aux citoyens calédoniens qui, eux seuls peuvent s'exprimer dans les urnes.
 
Dans ces conditions, je suis très optimiste car une large majorité de l'île est aujourd'hui opposée à l'indépendance. Les dernières élections provinciales l'ont encore montré. Par ailleurs, et pour répondre plus précisément à votre question, depuis 1999 notre gouvernement local est amené à s'exprimer, à travers ses représentants, devant une commission des Nations Unis à New York.
 
Nous avons un gouvernement collégial. Jusqu'à présent, en tant que non indépendantiste, nous n'avions pas ressenti le besoin de faire entendre notre voix et ce sont plutôt les indépendantistes qui participaient à cette commission.
 
Ces dernières semaines, pour la première fois effectivement, les partis non indépendantistes se sont regroupés et nous sommes allés, en même temps que le FLNKS, nous exprimer au siège des Nations Unies pour défendre notre point de vue.
 
« Nous sommes français et fiers de l'être, mais nous sommes d'abord et avant tout océaniens avec toutes les spécificités que cela suppose »
 
L'insularité justifie-t-elle une revendication de spécificité, de particularisme local, selon vous ?
 
Non seulement nous sommes îliens, en Nouvelle-Calédonie, mais en plus Océaniens. 20 000 km nous séparent de la mère patrie. Comme je le répète souvent, nous sommes à deux nuits d'avions de Paris.
 
Bien sûr, nous sommes français et fiers de l'être, mais nous sommes d'abord et avant tout océaniens avec toutes les spécificités que cela suppose.
 
À ce titre, il existe probablement des similitudes entre mon île et la Corse. Ces similitudes sont liées aux contraintes insulaires. Nous avons la chance de vivre sur des îles avec des paysages magnifiques mais les problèmes de transports sont nombreux dans ces deux territoires.
 
Notamment pour ce qui concerne les dessertes aériennes et maritimes. Autre difficulté, le volume de population est faible ce qui génère également quelques handicaps pour l'essor économique. L'insularité suppose toujours des spécificités.
 
La question du foncier et de sa maîtrise est récurrente en Corse. Cette question a-t-elle été résolue chez vous ?
 
Cette question est réglée depuis longtemps en Nouvelle-Calédonie car l'île est constituée de plusieurs communautés dont celle des Kanaks qui vivent en tribus.
 
Les Kanaks ont l'usufruit de la terre qui appartient à l'État. Une grande réforme foncière a été faite pour mieux répartir les terres entre propriétés privées et propriétés claniques, c'est-à-dire celles des Kanaks. Aujourd'hui, les propriétés privées et claniques réservées aux Kanaks sont à peu près égales.
 
Mais la situation est à mon sens très différente de celle que vous connaissez ici et très peu comparable. Toutefois, la maîtrise du foncier est vitale pour l'avenir d'un pays. C'est un problème majeur que les Corses doivent résoudre.
 
Y a-t-il une communauté corse bien implantée en Nouvelle-Calédonie ?
 
La diaspora corse n'est pas très importante mais bien présente. Par exemple, il y a une petite commune qui est traditionnellement peuplée de Corses - qui se succèdent d'ailleurs à la mairie de père en fils et de famille en famille.
 
C'est la commune de Farino, l'une des deux seules qui se trouvent dans la montagne, peuplée d'environ cinq cents habitants. Ils ont débarqué début 1900 et ils y sont restés. Mais, d'une manière plus générale, Il y a toujours eu quelques liens entre les deux îles.
 
Le sport est un bel exemple avec de nombreux Calédoniens qui ont été joueurs au Gazélec d'Ajaccio ou même à Bastia…
 

FLG/ Corse Martin



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