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Gaël Lagadec : "L’université de Nouvelle-Calédonie pourrait ne plus être française d'ici un an"

Jeudi 30 Juin 2016

C’est une situation inédite que rencontre l’enseignement supérieur en Nouvelle-Calédonie : cette compétence pourrait être transférée à la collectivité d’outre-mer d’ici à 2018. Une hypothèse sur laquelle les universitaires doivent peser en éclairant les décideurs sur les enjeux d’une telle décision, estime Gaël Lagadec, président de l’université de Nouvelle-Calédonie.



e président de l'université de Nouvelle-Calédonie, Gaël Lagadec, pointe les incertitudes et les questions autour du potentiel transfert de l'enseignement supérieur de l'État à la Nouvelle-Calédonie. // © UNC
e président de l'université de Nouvelle-Calédonie, Gaël Lagadec, pointe les incertitudes et les questions autour du potentiel transfert de l'enseignement supérieur de l'État à la Nouvelle-Calédonie. // © UNC


Une question cruciale se pose en Nouvelle-Calédonie : l’université sera-t-elle encore française dans un an ?
L’enseignement supérieur fait partie des compétences que l’État pourrait transférer à la Nouvelle-Calédonie. Il appartient en effet au lot optionnel de compétences transférables sur lequel le gouvernement de Nouvelle-Calédonie va se prononcer dans les mois qui viennent.

C’est donc une situation institutionnelle très particulière. Je ne vais pas prendre de position politique, je ne suis pas décisionnaire. Mais les enjeux sont immenses et nous sommes les meilleurs experts. Pour que la décision soit prise en toute connaissance de cause, il nous faut informer et éclairer les décideurs locaux de tous les écueils possibles.

Les incertitudes sont nombreuses. Le transfert signifie-t-il que l’université est transférée, alors que seul l’enseignement supérieur est prévu dans les textes, et pas la recherche ? Que deviendraient les carrières des enseignants-chercheurs ? Comment garantir la liberté de la recherche ? Que deviennent les diplômes nationaux si nous ne sommes plus une université d’État ?

Nous alertons sur les points de vigilance à avoir. Personne n’a la réponse. Il n’y a aucune expérience comparable, c’est une situation inédite : dans un an, notre université peut ne plus être une université française.

Ces questions doivent être réglées avant que le Congrès se prononce. Nous sommes déjà consultés dans les groupes de travail. Je pense qu’il faut aussi demander l’avis des premiers concernés, les jeunes Calédoniens.

La licence occupe une part centrale à l’université de Nouvelle-Calédonie, avec près de 70 % des étudiants. Quid de la réussite en licence, relativement faible d’après l’enquête annuelle du ministère ?
Les chiffres de la réussite en licence n’ont aucun sens pour nous. Nous avons une contrainte très particulière, qui n’est malheureusement jamais prise en compte. Nous sommes la seule université française sur le calendrier austral, c’est-à-dire avec une rentrée en février. Nombreux sont nos étudiants de L1 à ne s’inscrire ici que pour faire la transition avant d’aller étudier en métropole, en septembre. Et ils sont comptabilisés comme en échec !

Ce sont en plus souvent les bacheliers qui ont les projets les plus construits, et donc le plus de chances de réussite. Principalement des bac S. Nous avions calculé que 25 % des abandons en sciences correspondaient à des départ en métropole.

Université de Nouvelle-Calédonie Campus Nouville mai 2016

L'université de Nouvelle-Calédonie, mai 2016. // © Camille Stromboni

Vous avez une proportion de bacheliers technologiques et professionnels bien plus importante qu’ailleurs en L1 [un tiers des primo-inscrits]. Les présidents d’université prônent l’instauration d’une sélection à l’entrée de l’université, via des prérequis tels que la filière du bac. Qu’en pensez-vous ?
À l’université, le système de sélection est particulièrement hypocrite et pernicieux, puisqu’il se fait par l’échec. Tandis que toutes les autres formations publiques ont le droit de sélectionner.

La réponse n’est pas d’empêcher certains d’aller à l’université, mais d’apporter à chacun un cursus en adéquation avec ses capacités. Il faut une orientation davantage contrainte pour arrêter cette casse sociale.

Nous travaillons à un projet d’université alternative, qui préfigure ce que Geneviève Fioraso avait commencé pour les bacheliers professionnels. C’est-à-dire des formations spécifiques pour ces bacheliers, mais en allant plus loin que de simples DU (diplômes universitaires), en créant quelque chose de nouveau. Nous pensons au Cnam comme une piste féconde de partenariat.

C’est notre mission d’université, en revanche ce n’est pas à nous d’en supporter seul le coût. C’est le choix du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie de former deux tiers de bacheliers technologiques et professionnels.

Beaucoup d’universités ont rencontré des difficultés budgétaires ces dernières années, tandis que les effectifs étudiants augmentent. Quelle est la situation de votre établissement ?
Nous avons réussi à bien passer le cap de l’autonomie dès 2011. Nous avons un fonds de roulement important, une situation saine, grâce à une gestion extrêmement rigoureuse et précise. Nous avons toiletté l’offre de formation, nous gelons certains postes… Nous avons les mêmes problèmes de GVT (glissement vieillesse-technicité – progression de la masse salariale avec l’avancement des carrières) que d’autres, mais aussi des difficultés propres : l’université a la taille d’une UFR, mais nous sommes une université pluridisciplinaire. Ce qui engendre un surcoût administratif, car nous avons besoin du même minimum de cadres A pour remplir nos missions.

Enfin, le nombre d’étudiants croît fortement : + 10 % de primo-entrants en 2015, + 3 % en 2016. Mais on ne peut s’en plaindre : c’est une très bonne nouvelle !

Université de Nouvelle-Calédonie Campus Nouville mai 2016

L'université de Nouvelle-Calédonie, mai 2016. // © Camille Stromboni 

La compétition des Initiatives d’excellence bat son plein en métropole. L’université de Nouvelle-Calédonie y a-t-elle sa place ?
Nous sommes trop petits pour les grands programmes nationaux comme les Idex. Mais nous avons notre place pour une Isite. Nous réfléchissons à un montage innovant à l’échelle des cinq universités d’outre-mer (Polynésie, Antilles, Guyane, La Réunion). Avec plusieurs fils rouges : nous représentons 80 % de la biodiversité française. Nous avons aussi une problématique commune sur la préservation des savoirs locaux.

L’objectif est d’être reconnu comme un site spécifique "outre-mer", pour la prochaine génération des programmes des Investissements d’avenir.

Certains défendent un modèle avec des universités de différentes catégories : des établissements de proximité plutôt axés sur le premier cycle et des universités de recherche intensive. Qu’en pensez-vous ?
Le débat sur cette idée de n’être qu’un collège universitaire a eu lieu en 2004. Il a été tranché : nous sommes une université classique – certes dans un environnement très spécifique – alliant formation et recherche, de la licence au doctorat.

Cela n’empêche pas de ne pas être une université comme les autres. L’université de Nouvelle-Calédonie, c’est un choix politique, avec un rôle d’émancipation pour le territoire, mentionné dans l’accord de Nouméa de 1998. Et l’émancipation ne peut se limiter au bac+3. Nous formons l’élite calédonienne, du bac+2 au bac+8.

Source L'étudiant.fr

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